Internet: la censure totale, le rêve impossible des dictatures

Publié le par Adriana EVANGELIZT

 

 

 

 

Internet: la censure totale,

 

le rêve impossible des dictatures

 

 

Facebook, Twitter et l'internet tout entier sont un danger pour les Etats autoritaires, pour lesquels la censure est une solution. Mais une solution limitée. Comment l'Egypte déjoue la censure, et pourquoi la coupure totale est inimaginable.

 

Stopper les réseaux sociaux. Bâillonner le web, vite ! Internet est un énorme problème pour les états autoritaires, et les exemples tunisien et égyptien ne prouveront pas le contraire. Première réaction : mettre internet en quarantaine, pour stopper l'infection démocratique. C'est ce qu'a fait l'Egypte en coupant purement et simplement les réseaux ADSL et la téléphonie mobile. La Chine bloque depuis peu les mots-clés relatifs à l'Egypte sur les équivalents locaux de Twitter. Quant à la Syrie, elle censure désormais Facebook, ainsi que des applications permettant de se connecter au chat sur mobile.

 

Les réseaux sociaux, nouvelle arme de la révolution

 

Les réseaux sociaux ont été l'une des armes de la révolution en Tunisie. Ils ont même joué "un rôle fondamental", selon l'historienne franco-tunisienne Leyla Dakhli, qui témoigne dans La Croix : pour coordonner les actions, témoigner et ainsi mobiliser les compatriotes, la diaspora, les journalistes et les opinions publiques à l'étranger. Les manifestants ont pris des photos avec leur portable, twitté en direct, ce qui a permis de faire circuler rapidement l'information (comment se protéger des gaz lacrymo, où se passe le prochain rassemblement...).

 

Comment les Egyptiens déjouent la censure

 

L'internet a été bloqué à 88% depuis le 28 janvier, les quatre principaux FAI du pays (Link Egypt, Vodafone Egypt, Telecom Egypt, Etisalat Misr) ayant accepté de couper leurs réseaux. Mais il se pourrait que le pouvoir ait agi directement à la source, en fermant les tuyaux d'alimentation principaux (backbone). Certaines liaisons louées ont continué à fonctionner, car elles alimentaient des réseaux privés de grandes entreprises. Dimanche soir, le seul opérateur qui continuait à être opérationnel, Noor (8% de part de marché selon ComputerWorld), coupait lui aussi son réseau. A l'heure actuelle, de rares connexions sont encore actives, dont celle de la Bourse du Caire. Un blackout de cette ampleur est une première dans l'histoire d'internet. De plus, l'Egypte a également éteint les réseaux mobiles (voix, SMS, internet mobile), partiellement rétablis le 29 janvier.

 

Néanmoins, une partie des Egyptiens ont continué à communiquer par internet et le mobile. Il existe en effet des solutions alternatives, même dans une situation si extrême. Tant que les connexions fonctionnaient, une partie des internautes a pu passer par des proxy pour contourner le filtrage des sites, comme l'explique France 24. Un certain nombre a eu recours à Tor, qui permet d'anonymiser les connexions.

 

Depuis que le haut débit est coupé, des fournisseurs d'accès (dont le français FDN) et des activistes étrangers ont mis à disposition des réseaux bas débit (qui utilisent les lignes téléphoniques standards). Concrètement, il suffit de composer depuis l'Egypte un numéro de téléphone en France et d'entrer des codes d'accès pour surfer sur le web. "Ce sont en fait des infrastructures que l'on garde pour que nos adhérents puissent se connecter lorsque leur ligne ADSL est en panne", indique à l'AFP Benjamin Bayart, président de FDN. "C'est une infrastructure qui permet de gérer sur du bas débit quelque 7000 abonnés, même si en simultané elle ne peut supporter qu'une trentaine de connexions. Mais comme cela coûte une fortune (le prix d'une communication internationale à la minute, ndlr), les gens ne gardent pas la connexion longtemps", souligne-t-il. D'autres opérateurs, comme le suédois Telecomix, ont mis en place une solution identique. Dernière possibilité, réservée aux plus riches, la connexion satellite, via un ordinateur ou un téléphone mobile compatible.

 

Pour contourner la censure des réseaux mobiles, il est encore possible d'échanger des informations en WiFi, ou d'utiliser une carte SIM d'un opérateur étranger.

 

Pourquoi la censure à 100% est impossible

 

Les tentatives de museler les moyens modernes de communication en Egypte - aussi radicales soient-elles - et les parades trouvées par la population, sont la preuve que le black-out total est aujourd'hui une hypothèse purement théorique. "Il n'y a guère qu'en Corée du Nord qu'on pourrait l'imaginer", dit Lucie Morillon, responsable du bureau nouveaux médias au sein de Reporters sans Frontières.

 

La censure par filtrage ? Elle se contourne. La coupure du réseau ADSL ? Il faut aussi couper le réseau 3G sinon le web reste disponible sur les appareils mobiles. Et cette technique montre ses limites. Car on ne peut pas priver longtemps toute une économie de connexion internet. Du reste, l'Egypte a conservé la liaison de la Bourse ! "Le fait qu'internet soit intégré complètement dans l'économie mondiale, c'est la meilleure protection", confirme RSF. "Même le Turkmenistan a dû s'ouvrir un peu à internet sous la pression des entreprises", indique Lucie Morillon.

 

La méthode égyptienne lui apparaît à la fois comme une "mesure désespérée", celle de la dernière chance, et comme un aveu de faiblesse technique. "Avant, en Egypte, il n'y avait aucun filtrage, contrairement à la Tunisie. L'Egypte intimidait les blogueurs, les mettait en prison, mais ne censurait pas", explique-t-elle. Une fois confrontée à la menace que représentaient les réseaux sociaux, elle n'a pu appliquer qu'un remède de cheval, à l'efficacité bien limitée.

 

Sources :L'Expansion

 

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Comment fonctionne la censure sur internet

 

par Raphaële Karayan

 

 

Il n'aura pas fallu longtemps à Pekin pour filtrer les réponses du nouveau moteur de recherches proposé par Google depuis Hong Kong. Mais la Chine n'est pas le seul pays expert dans la censure du web. Tour d'horizon de l'arsenal des "ennemis d'internet"... et des façons de les contrer.

 

Quelques heures après que Google a transféré les requêtes chinoises vers ses serveurs de Hong Kong, la Chine commençait déjà à filtrer l'accès à google.com.hk. Ainsi le "départ de Google", même s'il n'est pas sans conséquence, aurait fait beaucoup de bruit pour rien ? Est-il donc si simple de censurer le web ?

 En 2009, une soixantaine de pays ont été concernés par une forme de censure du Web selon Reporters Sans Frontières (RSF), soit deux fois plus que l'année passée. 120 blogueurs, internautes et cyberdissidents sont actuellement derrière les barreaux pour s'être exprimés en ligne. 

 

Les techniques de la censure 

 

Alcatel-Lucent, maître d'oeuvre en Birmanie... et en Chine?

 

L'équipementier télécom a reconnu mercredi avoir participé, par le biais de sa filiale chinoise Alcatel-Lucent Shanghai Bell, à la création d'un réseau de télécommunications en Birmanie, suite à la signature en 2006 d'un contrat financé par le gouvernement chinois.

 

Le journaliste Paul Moreira, dans une enquête du magazine Les Inrockuptibles , publiée mercredi, et un documentaire diffusé vendredi soir sur Canal+, écrit que le groupe "collabore avec les généraux" birmans. Selon lui, ces derniers souhaitent mettre en place un réseau internet qui permettra au régime de surveiller les mails et les informations échangées. Or Alcatel-Lucent commercialise un système de ce type et "l'a mis à disposition des Chinois", affirme le journaliste, qui se demande si ces derniers l'ont transmis aux Birmans.

 

Le point unique d'accès au réseau. Pour les pays qui ont établi un point unique d'accès au réseau (Turkmenistan, Cuba en parallèle d'un réseau international), géré par un opérateur télécom en situation de monopole public, la surveillance est facilitée car tout est centralisé. Si l'Etat décide de couper l'accès au réseau, c'est un peu comme si les techniciens n'avaient qu'à mettre un interrupteur en position "off". L'action est effectuée directement sur le "backbone", qui gère l'accès au Web dans tout le pays. C'est ce vers quoi s'engage la Birmanie, qui est en train de construire son propre réseau télécom, avec l'aide d'Alcatel-Lucent (voir encadré). Le Venezuela serait lui aussi bien parti pour

La suppression de sites. Lorsque les Etats ont le contrôle des serveurs de noms de domaine, ils peuvent tout simplement "désenregistrer" un domaine pour rendre le contenu du site indisponible. L'autre méthode consiste à demander à l'hébergeur du site d'effacer les données de son serveur.  

 

Le Filtrage par IP et DNS (adresses des ordinateurs et des serveurs). Il est réalisé à l'aide de routeurs, de pare-feu ou de proxys, paramétrés pour filtrer des adresses de machines, des noms de domaine, ou encore des numéros de port. Ce filtrage a pour effet de bloquer l'accès direct aux sites. Il est mis en place au niveau des fournisseurs d'accès, et peut être répété au niveau des entreprises, des bibliothèques... comme c'est le cas pour toutes les techniques exposées.

 

Le filtrage par mot-clé. Il peut se faire sur les mots-clés présents dans les URL (adresses des sites), ou dans les moteurs de recherche (le site n'est pas bloqué mais il est plus difficile de le trouver). Dans le cas de Google en Chine, le moteur s'était engagé à filtrer lui-même en amont les résultats de recherche sur Google.cn. Maintenant que Google a arrêté cette autocensure, la Chine doit filtrer elle-même les résultats, mais c'est moins efficace.

 

Le blocage ponctuel de sites. La censure n'est pas forcément constante, elle peut prendre la forme d'une "liberté surveillée". Des sites habituellement accessibles peuvent alors être rendus impraticables seulement en période de troubles. Par exemple grâce à une attaque par "déni de service" (saturation d'un serveur par l'envoi de requêtes simultanées), ou en diminuant temporairement les débits, comme le font l'Iran ou la Birmanie (il devient alors très difficile de télécharger des photos ou des vidéos, voire d'envoyer des mails).

 

Disposer d'un seul opérateur télécom (comme en Iran) et d'un seul fournisseur d'accès facilite la censure. Quand il existe plusieurs FAI, c'est à chacun d'appliquer les filtres. Ce qui ne fonctionne pas à tous les coups. En Erythrée par exemple, deux des quatre fournisseurs d'accès ne prennent pas la peine de bloquer les sites de la diaspora, explique Lucie Morillon, du bureau nouveaux médias chez RSF.  

 

Une censure qui coûte cher

 

Selon RSF, c'est la Chine qui dispose du système de censure le plus sophistiqué. Elle y a mis les moyens. "Plusieurs dizaines de millions de dollars" selon Lucie Morillon, qui précise que "plus on y met d'argent, plus la censure est efficace". Vouloir museler les internautes tout en développant une infrastructure télécom à même d'assurer un développement économique rapide a aussi un coût humain : 30.000 à 40.000 "cyberpoliciers" chinois seraient en charge d'appliquer la censure. Leur rôle: surveiller, repérer, actualiser le filtrage... C'est que la Chine est le premier pays en nombre d'internautes, et à ce titre c'est la Chine qui emploie le plus de cyberflics. Mais le métier est porteur également en Iran ou en Russie. 

 

D'autres pays n'ont pas les moyens de leurs ambitions censoriales. Certains, comme la Syrie, hésitent par conséquent à développer leurs infrastructures, de peur de ne pouvoir les contrôler. Quand la censure est techniquement ou financièrement impossible, deux méthodes : empêcher les internautes de surfer (avec des tarifs inabordables comme à Cuba, une infrastructure obsolète rendant les connexions difficiles...), ou encourager l'autocensure grâce à l'intimidation (arrestations au Viet-Nam, contrôle d'identité à l'entrée des cybercafés au Bélarus...).

 

Les "Ennemis d'Internet" en 2010

 

La liste des ennemis d'Internet établie par Reporters sans frontières réunit cette année l'Arabie saoudite, la Birmanie, la Chine, la Corée du Nord, Cuba, l'Egypte, l'Iran, l'Ouzbékistan, la Syrie, la Tunisie, le Turkménistan, le Viêt-Nam.

 

Ne pas censurer à tout crin n'a pas qu'un avantage financier pour les Etats autoritaires ou totalitaires. Cela permet aussi d'identifier les dissidents qu'il faut arrêter, comme le fait l'Egypte sur Facebook, par exemple. 

 

"Course contre la montre"

 

"Entre les censeurs et les internautes, c'est le jeu du chat et de la souris. C'est toujours une course contre la montre", résume Lucie Morillon de Reporters sans Frontières. La principale méthode de contournement de la censure consiste à passer par un proxy, qui sert d'écran entre l'ordinateur de l'internaute et le site visité. Pendant le surf, c'est l'adresse IP du proxy qui apparaît et non l'adresse de l'ordinateur, ce qui rend plus compliqué le repérage de l'internaute. Mais au fur et à mesure, la censure bloque les serveurs proxy les plus populaires, et les internautes doivent alors se reporter sur d'autres...

 

Entre internautes et censeurs, l'inventivité répond à la sophistication. VPN (virtual private network), systèmes de communication anonyme (ex : le réseau de tunnels virtuels Tor, qui multiplie le nombre d'intermédiaires entre l'émetteur et le récepteur), solutions de cryptage (Psiphon...), de brouillage d'email (MixMaster...)... Les techniques de contournement sont multiples. Certaines organisations s'en sont fait une spécialité, comme le Global Internet Freedom Consortium, fondé par des participants des manifestations de Place Tiananmen et des exilés chinois, dont le travail déborde aujourd'hui largement les frontières chinoises.

 

Sources L'Expansion

 

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans REVOLUTION DES PEUPLES

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