Les francs-maçons intriguent toujours
Les francs-maçons intriguent toujours
Par Luc Nefontaine

Confrérie élitiste, discrète sans être secrète, la franc-maçonnerie suscite la controverse. Depuis sa création au XVIIIe siècle, elle est accusée par les uns de tous les maux et considérée par les autres comme une école d'humanisme.
Lorsque l'on parle de sociétés secrètes, la franc-maçonnerie est souvent citée comme l'organisation emblématique de cette catégorie, bien avant l'Opus Dei, les Frères musulmans ou la Mafia. Nulle autre société que celle des francs-maçons ne semble avoir suscité autant de controverses à propos de son caractère secret. Longtemps d'ailleurs, on a classé les ouvrages sur la franc-maçonnerie dans le rayon « sociétés secrètes », avant de la ranger, plus logiquement, mais non moins arbitrairement, dans les religions, les spiritualités ou les ésotérismes occidentaux.
La réalité sociologique et historique ne correspond pourtant ni à ces préjugés ni à ces classifications péremptoires. Jamais les loges maçonniques n'ont été des sociétés secrètes. Car une véritable société secrète est celle qui n'est connue que de ses membres. De la même façon, il serait vain d'enfermer la franc-maçonnerie dans les catégories religieuses, spirituelles ou ésotériques. Ce serait la trahir. Société plurielle, éclatée, traversée par de multiples courants, elle souffre de se voir claquemurée dans un carcan identitaire. Questionnez mille maçons sur la nature de leur institution, sur la spécificité de leur démarche, vous obtiendrez mille réponses différentes.
L'intime est secret par nature. L'intimité personnelle relève d'un jardin secret que seuls les voyeurs ou les journaux people tentent de pénétrer, du moins lorsqu'il s'agit de personnages connus. Tout autant que l'intimité personnelle, l'intimité collective agace et provoque la curiosité. Encore doit-il s'agir d'une communauté médiatisée, de celles qui suscitent les fantasmes. Depuis sa création au XVIIIe siècle, la maçonnerie est accusée de tout et de son contraire : d'être crypto-catholique ou crypto-protestante, anticatholique ou antiprotestante, juive ou antisémite, démoniaque ou théiste, communiste ou capitaliste, sectaire ou libertaire, secrète ou faussement transparente...
Si aujourd'hui ateliers et obédiences maçonniques sont constitués légalement sous la forme d'associations loi 1901, si donc leur existence est connue, s'ils ne sont nullement des associations clandestines, on peut dire qu'il en va ainsi depuis le XVIIIe siècle. Aussitôt apparues, les loges maçonniques, qui revendiquent la fidélité au pouvoir établi et l'absence de menées conspiratrices, mais dans le même temps le droit de se constituer librement, subissent de plein fouet des interdictions politiques, au motif principal que leurs membres se réunissent dans le secret. Les autorités policières connaissent parfaitement les endroits où se réunissent les maçons et ne se privent pas de les importuner. Le même argumentaire préside aux condamnations et excommunications de l'Eglise catholique, depuis 1738 jusqu'à la fin du XXe siècle. L'excommunication n'est supprimée de la législation canonique qu'en 1983, lorsque paraît le nouveau code de droit canonique.
En réalité, le serment prêté de ne rien dévoiler de ce qui se dit lors des réunions inquiète et effraie. Eglises protestantes, réformées et luthériennes, anglicanes et évangéliques, ne sont pas en reste, malgré des liens historiques de cousinage entre protestantisme et franc-maçonnerie. A titre d'exemple qui plonge dans l'actualité : l'archevêque de Canterbury et primat de la communauté anglicane, Rowan Williams, à peine intronisé le 27 février 2003, s'est déclaré opposé à l'appartenance du clergé à la franc-maçonnerie, qu'il considère comme une « organisation secrète » (Religioscope, 4 décembre 2002). Quant aux régimes politiques totalitaires, de droite comme de gauche, ils ont développé des politiques d'antimaçonnisme exacerbé justifiées par la volonté d'éradiquer l'ensemble des sociétés secrètes, perçues comme nuisibles au bon fonctionnement de la vie publique et accusées en conséquence de tous les maux.
Face aux accusations et aux persécutions, les maçons vont répétant que la franc-maçonnerie n'est pas une société secrète, mais seulement discrète ; que le secret maçonnique est inviolable parce que incommunicable par nature ; que le secret d'appartenance est préservation de la sphère privée contre toute réaction négative du milieu extérieur, en particulier du milieu professionnel ; que la pratique du secret est précieuse quand renaît le totalitarisme, toujours prêt à persécuter les maçons ; qu'enfin le secret est la garantie de la liberté totale d'expression dans l'enceinte du temple.
Loin d'être une société secrète, la franc-maçonnerie s'affiche alors comme une « société à secrets » : si son existence est connue, la qualité de membre et les dispositions particulières (travaux, rituels, règlements...) demeurent des secrets, quand bien même ils ont fait l'objet de révélations presque complètes depuis les origines. Des maçons lèvent régulièrement le voile sur la nature de leur société et affichent sans honte leur appartenance. On ne compte plus les ouvrages de divulgation qui disent tout, « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la franc-maçonnerie sans avoir jamais osé le demander »... Les rituels pratiqués sont publiés, les endroits où se réunissent maçons et maçonnes bien connus des autochtones, les signes de reconnaissance éventés. Sans parler des nombreux sites internet qui livrent à la curiosité du public les fameux secrets de Polichinelle.
En revanche, deux types de secrets subsistent bel et bien. Celui des tenues (les réunions) d'abord. Si le maçon s'engage à ne pas répéter ce qui s'y dit, c'est pour pouvoir exprimer opinions et émotions en toute liberté, en dehors des mots d'ordre et des disciplines de parti. Le secret d'appartenance ensuite. Si chacun peut déclarer qu'il est maçon, nul n'est autorisé à dévoiler le nom d'un frère ou d'une soeur. Il n'y a pas si longtemps, le secret d'appartenance fonctionnait tant bien que mal jusqu'au coeur du cercle familial le plus restreint, y compris vis-à-vis du conjoint. Pour paraphraser un slogan fameux : « Ne dites pas à ma femme que je suis franc-maçon, elle me croit pianiste dans un bordel. »
Allons plus loin. En 1908, le sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918) donne une étude sur la société secrète. Il affirme que, sous sa face interne, le secret témoigne d'une relation réciproque entre membres d'un groupe ; sous sa face externe, il trace une frontière entre ceux qui le possèdent et ceux qui ne le possèdent pas. Les francs-maçons le savent et l'expérimentent, confiance et protection sont liées. La confiance réciproque des membres qui fonde la protection est définie par Simmel comme « la capacité à se taire ». Une confiance formelle en la discrétion qui peut cependant s'écrouler, les maçons étant d'incorrigibles bavards : tout secret est lourd à porter et suppose les conditions mêmes de son dévoilement. L'historien André Petitat explique que « tout secret implique une tension entre l'intérieur et l'extérieur, tension qui se traduit par des fuites involontaires, des confidences, des trahisons masquées ou des révélations fracassantes ».
Efficacité du secret ? Les loges maçonniques françaises ont été présentées comme des laboratoires d'idées où des thèmes nouveaux pouvaient être explorés avec une entière liberté qui contrastait avec les tendances naturellement conservatrices ou immobilistes de la société. Le secret a donc permis ici l'éclosion et la discussion libres d'idées nouvelles et progressistes qui ont pu concourir à la mise en place de législations sociales et éthiques (les congés payés, la libéralisation de l'avortement, la contraception et le planning familial, etc.).
Le secret maçonnique est informel, il témoigne pour l'intériorité de l'homme et pour son autonomie. Il est donc superficiel et fragile : on peut y avoir facilement accès, par exemple pour le détruire. Il fait partie de ces espaces nomades que l'on dit « lisses », affranchis de tout pouvoir, et par là vulnérables. Mais il n'est violable qu'en apparence, sous ses formes vulgaires. En réalité, il constitue une forteresse, celle du coeur et du partage des sentiments. Selon Simmel, la société secrète se donne les moyens d'assurer la discrétion. Outre la contrainte provoquée par la confiance formelle accordée d'office à chaque nouveau membre, elle met en place un serment et des menaces de sanction si le silence est rompu. On connaît le serment maçonnique de ne rien dévoiler au profane et les expressions imagées des châtiments qui pèsent sur le parjure. De rudes métaphores qu'on aurait tort de prendre au pied de la lettre. Avec Istvan Kiraly, qui s'exprime dans Politica Hermetica (n° 6, 1992), celui qui prête serment est le néophyte, et il le fait devant ceux qui sollicitent et reçoivent son serment, les frères de la loge. Le contenu du serment est principalement le silence gardé. Ainsi le serment devient-il à part entière un élément de l'initiation car, comme le dit Kiraly, « le secret en son entier apparaît enveloppé dans le silence. Ce trait de complétude réflexive est acquis par le silence au moyen du serment. Toujours par serment il devient un élément de l'initiation. » Le silence assure le secret, et le serment en est le garant, qui constitue la première étape de l'initiation : « Le serment se constitue comme une condition de la possibilité du secret et de son accomplissement et en même temps c'est la première démarche pour entrer et avancer dans le secret, le premier pas de l'initiation », ajoute Kiraly.
La technique d'apprentissage du mutisme qui se met en place chez l'apprenti, comparable à celle que l'on retrouve dans d'autres sociétés, traditionnelles ou antiques, constitue ici une étape préalable à la prise de parole et à la communication verbale. Mais cette subordination du silence à la parole n'est en rien comparable à l'éloge du silence que l'on retrouve dans les traditions spirituelles et mystiques, orientales en particulier. La franc-maçonnerie est bien une société du verbe et cette caractéristique se marque plus nettement encore par la mise en oeuvre d'un mutisme provisoire, condition d'accès à la parole.
Si le secret du rite existe en franc-maçonnerie, non seulement vers l'extérieur mais aussi à l'intérieur, entre initiés de degrés différents, les buts de la société maçonnique sont connus. Si la franc-maçonnerie vise tout l'homme, elle ne joue pas pour autant le rôle d'une totalité fermée et elle n'est pas en mesure de maintenir fermement à elle ses membres. En témoignent l'absentéisme, les défections et les divers degrés d'insatisfaction rencontrés. L'intimité vécue au sein des loges est à cent lieues d'une hyperintimité communautaire telle qu'elle se vit dans des sociétés fermées comme des organisations sectaires ou à tendance sectaire. D'abord parce que les maçons ne vivent ensemble qu'à de rares moments. Ensuite parce que le narcissisme ou le nombrilisme des francs-maçons venus dans les ateliers pour réaliser une certaine introspection, pour parvenir à une meilleure connaissance de soi-même, empêche de verser dans un communautarisme intimiste. S'ajoute à cela le fait que les maçons prônent une recherche personnelle qui se poursuit sous le signe de la liberté de pensée, bien à l'écart des dogmes et des mots d'ordre. Au fond, l'intimité maçonnique, qui se situe aux marges de la fraternité et de l'amitié, est faite d'habitus qu'il serait vain de vouloir connaître du dehors. La pratique maçonnique génère des tics langagiers, des moyens de reconnaissance usuels, des façons de se comporter entre soi qui relèvent d'une intimité incommunicable. Dans la chaleur des loges se communique un mode d'être ensemble qui retentit hors de l'enceinte du temple.
Dès lors, le secret maçonnique ne réside pas tant dans les formes que dans l'expérience de l'intimité qu'il symbolise à lui seul. Il est aussi « superficiel » que le secret anarchiste, au sens où on peut le percer à tout moment, au moyen de livres, de rencontres, de recoupements, d'enquêtes journalistiques ou policières, le cas échéant. Le secret maçonnique appartient à cette catégorie de secret licite fondé sur le non-dit, la discrétion, l'intimité, le jardin secret, la pudeur, le privé. Toujours le même jeu de voilement/dévoilement. Nous disons bien « jeu » car la maçonnerie peut être considérée comme une pratique ludique, et l'on sait que rien n'est plus sérieux que le jeu. Ainsi voit-on les maçons jouer à se cacher, à taire leur appartenance, à entretenir de « petits secrets » qui ne le sont plus pour personne. Ainsi voit-on la société globale se piquer à ce jeu, courir à la recherche d'informations dont elle voudrait qu'elles soient des révélations et des divulgations. Dans tous les cas, la règle des trois S (voir encadré) fonctionne à plein. Le journaliste, par exemple, n'ignore pas que le maçon a prêté un serment ; il sait que le silence est de mise. Titiller un maçon pour le faire parler devient sa mission, celle qui le conduira, peut-être, à engranger des petits secrets dont la collection constituerait le grand secret. Mais à chaque fois l'exercice est vain, sans cesse à recommencer, car le secret se dérobe perpétuellement à qui veut le saisir. Cette intimité-là échappe aux enquêtes médiatiques.
Historien des religions et spécialiste du fait maçonnique, Luc Nefontaine a écrit, entre autres, La Franc-Maçonnerie, une fraternité révélée (Découvertes Gallimard, 2004), Secret et transparence maçonniques (Dervy, 2003). Il intervient comme expert à la Commission d'enquête parlementaire belge visant à élaborer une politique de lutte contre les pratiques illégales des sectes.
La symbolique
Le coeur du corpus symbolique provient des outils utilisés par les tailleurs de pierre : l'équerre, associée à la rectitude morale ; le compas, synonyme de mesure que tout maçon doit montrer dans sa vie ; la truelle, pour étendre le ciment de l'amour fraternel ; le maillet rappelle la nécessité de se libérer des passions et des futilités de la vie. On peut y ajouter la pyramide, l'oeil de la Providence, les colonnes de Salomon et le pavé mosaïque qui marque la lutte entre le bien et le mal ou l'alternance du jour et de la nuit.
Repères
1717
Fondation de la Grande Loge de Londres.
1723
Constitutions d'Anderson, qui énumèrent les droits et les devoirs des francs-maçons.
1725
Début de l'expansion de la franc-maçonnerie en France.
1738
Création de la Grand Loge de France.
1773
La Grande Loge devient le Grand Orient de France. Le duc d'Orléans, Philippe Egalité, en est le premier grand maître.
1877
Le Grand Orient supprime de sa Constitution toute référence à Dieu et prend part au combat pour la laïcité.
1913
Création de la Grande Loge nationale française.
1939-45
Les francs-maçons sont persécutés en France, en Italie et en Allemagne.
La règle des trois S
Lorsque le sociologue Abraham A. Moles étudie le secret comme expression de la réactivité sociale, il prend acte de l'existence d'un courant important en sociologie, celui de la promotion de la vie quotidienne, qui se traduit par la montée des sociétés discrètes, la réhabilitation de l'individu face à un pôle social « systémique », la quête de l'identité par le biais de la recherche des affiliations et enfin la volonté du secret se confondant avec l'idée du privé. L'analyse de Moles focalise l'attention sur ce pôle de la sphère du privé et de l'individu en quête d'identité. Considérer dès l'abord l'adhésion maçonnique comme un acte relevant de la sphère du privé ? Il n'y a là, à première vue, rien que de normal puisque cet acte résulte d'une volonté de l'individu libre. Alors que celui-ci veut se détacher de plus en plus d'un système social réifié, un univers de la contrainte, il veut affirmer sa liberté, sa réactivité. Le secret trahit cette émergence d'une réactivité sociale de l'individu, il en est l'expression : « Le secret est un reflux de l'être, il est un mouvement du privé. Simmel nous dit qu'il est la marque de la transcendance de l'individu par rapport au social [...]. Le secret partagé édifie la complexité, la synergie de ceux qui le partagent, l'intensité préparatoire à l'opposition à ceux de dehors. » Moles souligne qu'il n'y a de secret que pour la minorité, pour un faible nombre. Il distingue deux formes de secrets : le secret fermé et le secret ouvert. Le premier établit une frontière nette entre ce qui est secret et ce qui ne l'est pas, entre la connaissance et la non-connaissance. Le second se caractérise par une montée des degrés du secret et non par une barrière nettement délimitée. Risquons-nous à poser que le secret maçonnique est de ceux-là. Secret ouvert, il apparaît comme une découverte progressive de la connaissance en fonction de l'effort personnel de l'individu. Cependant, le secret maçonnique est également, au moins pour une part, secret fermé : il établit une frontière infranchissable entre les initiés aux mystères de la franc-maçonnerie et ceux qui ne le sont pas. Mi-ouvert, le secret maçonnique donne à voir le possible d'un cheminement personnel. Mi-fermé, il est de ceux qui incluent et excluent à la fois, accentuant ainsi la constitution d'une communauté où règnent l'intersubjectivité et le déploiement de valeurs communes.
En complément
Le Symbole, de Baudouin Decharneux et Luc Nefontaine (PUF, coll. Que sais-je ?, 2003).
Protestantisme et franc-maçonnerie. Des chemins qui se rencontrent, de Luc Nefontaine (Labor et Fides, 2000).
Secret et formes sociales, d'André Petitat (PUF, 1998).
Sources Historia
Posté par Adriana Evangelizt